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Mon intervention lors du débat sur l’évaluation du soutien public aux exportations

Débat sur l’évaluation du soutien public aux exportations

 

Monsieur le Ministre, Mes Chers collègues,

J’ai le redoutable honneur d’avoir été à votre poste, Monsieur le Ministre, au cours des années 2011-2012, juste avant les élections présidentielles, années au cours desquelles le déficit commercial de la France a hélas battu tous les records, s’établissant à 67,2 milliards en 2012.

J’avais aggravé mon cas, si j’ose dire, puisque nonobstant la campagne électorale, j’avais non seulement rendu publics ces chiffres sans chercher le moins du monde à les masquer ou à les atténuer – par exemple en insistant sur la facture pétrolière pourtant élevée, autour de 50 milliards d’euros à l’époque. Mais j’avais même insisté sur le différentiel que je trouvais extraordinairement dangereux, pour la cohérence du leadership franco-allemand en Europe, en insistant sur le fait qu’à ce déficit français de -67 milliards, correspondait la même année un excédent allemand à plus de 160 milliards. Un tel décrochage dans les parts de marché de la France me paraissait être le révélateur de dysfonctionnements graves dans l’appareil productif français, devant amener à nous interroger tous ensemble, droite et gauche confondus, sur le devenir de l’ensemble du pacte économique et social de notre pays.

Naïvement je le reconnais, je pensais même – du moins voulais-je le croire – que l’élection présidentielle fournirait une occasion unique pour rouvrir ce débat devant les Français. Je dus rapidement déchanter.

Dans une campagne électorale dominée à gauche par le slogan « tout est la faute de Sarko », ce signal d’alarme sur les -67 milliards fut utilisé, non pas comme l’occasion d’un débat sur la non compétitivité de l’économie française, mais comme une massue électorale, un des deux totems utilisés par la gauche tout au long de la campagne présidentielle : les -67 milliards étant rappelés en permanence à côté des 600 milliards de déficits supplémentaires attribués à la présidence de Nicolas Sarkozy, comme si la crise de 2008 n’avait jamais existé.

Trois ans après, comme le révèle l’excellent rapport de nos collègue Fromentin et Prat (2013) et de de nombreuses autres études – la dernière en date émanant du Conseil d’analyse économique, il y a quelques jours – la situation de notre commerce extérieur, ne s’est hélas pas améliorée. Loin s’en faut ! Et les problèmes demeurent les mêmes. Optiquement, le déficit commercial a été réduit de 5 milliards d’euros en 2013, s’établissant à 61,2 milliards, mais de l’avis général, l’amélioration du solde est essentiellement due à une baisse des importations. Tant mieux d’ailleurs, puisque le pétrole va continuer de baisser, tandis que la baisse de l’euro va théoriquement faciliter nos exportations, ce qui devrait permettre toujours optiquement des chiffres un peu meilleurs.

Sur le fond, malheureusement, la part des exportations françaises s’est effondrée de moitié en quarante ans, ceci étant dû en partie à la mondialisation et à l’arrivée de nouveaux compétiteurs parmi les pays émergents, mais cette baisse de parts de marché a été deux fois moindre chez tous nos grands compétiteurs occidentaux, à commencer par l’Allemagne ou l’Italie, ce que confirme d’ailleurs la baisse continue de la part des exportations françaises dans la moyenne des exportations de l’Union européenne. Il y a donc un problème spécifiquement français de perte de compétitivité à l’export.

Dans le peu de temps qui m’est alloué aujourd’hui, je voudrais insister sur un point clef : les dispositifs publics d’accompagnement à l’export ne peuvent pas être considérés comme la cause principale de cette détérioration des parts de marché françaises, qui tiennent plus généralement à la détérioration de notre appareil productif, lequel est dû à l’ensemble des dispositifs de politique économique générale, fiscalité, charges sur les entreprises, code du travail, formation des personnels.

S’agissant du dispositif Ubifrance, inutilement réformé d’ailleurs sous votre gouvernement, celui-ci fonctionne bien et fait un travail utile d’accompagnement des PME à l’export, de même que notre réseau de conseillers du commerce extérieur avec, il est vrai, des résultats variables d’un pays à l’autre, suivant le dynamisme des équipes, la vitalité des Chambres de commerce sur place. Je ne suis donc pas convaincu que la fusion Ubifrance / AFII apporte quoi que ce soit de plus et certainement pas des économies.

De même, je ne suis pas convaincu que l’affectation du commerce extérieur au champ de compétences du Ministre des Affaires étrangères ne soit autre chose qu’un gadget destiné à  flatter l’égo de l’actuel Ministre en charge, dont on connait la propension à s’occuper aussi du tourisme voire même de la réforme de l’Eurovision. Dans la réalité des choses, s’il est bon que nos ambassadeurs soient partout sensibilisés à l’importance de l’accompagnement de nos entreprises, s’il est indispensable qu’ils jouent pleinement le rôle de « préfets » de l’ensemble des administrations françaises dans leur postes respectifs, y compris en matière économique et en matière de promotion commerciale, il est extrêmement douteux à mes yeux, que l’affectation du Secrétariat d’Etat au commerce extérieur au quai d’Orsay, soit la formule la plus opérante, ne serait-ce que parce que les services compétents, c’est-à-dire ceux de la Direction du Trésor, sont à Bercy et le resteront.

Cette victoire bureaucratique du quai d’Orsay sur Bercy ne m’apparait donc que temporaire et de toute façon sans réel effet sur l’accompagnement de nos entreprises. Soit dit en passant, j’aurais préféré, en matière de victoire bureaucratique, que celle-ci se traduise par une augmentation des crédits de ce Ministère aujourd’hui réduit à sa plus simple expression dans de très nombreux postes, jusqu’à être contraint de vendre les bijoux de famille, c’est-à-dire les immeubles de la République à l’étranger pour financer le tout-venant. Mais ceci est une autre histoire.

Le cœur du sujet en la matière tient bien plus au fait que notre économie a beaucoup de mal à réunir les conditions d’une pénétration des marchés à l’export, conditions qui n’ont pas grand-chose à voir avec les dispositifs d’accompagnement à l’international ou l’extension du champ de compétences du Quai d’Orsay. Ces conditions tiennent avant tout à l’innovation : l’on conquiert des marchés nouveaux que si l’on innove. Or malheureusement, si notre pays est pourtant riche d’inventivités, d’ingénieurs et de scientifiques, il a le plus grand mal à construire des entreprises de taille critique, capables de développer et d’exporter ces technologies.

Le résultat est que l’essentiel de nos exportations sont le fait de nos grandes sociétés multinationales, tandis que notre tissu de PME à l’export, autour de 100 000 entreprises, reste toujours à un niveau quatre fois moindre que celui dont dispose l’économie allemande, avec des entreprises moyennes en général beaucoup plus petites.

Ce différentiel tient à des facteurs bien connus sur lesquels je n’ai pas besoin de m’étendre et que les chefs d’entreprise connaissent par cœur. La non compétitivité des coûts, à commencer par le travail, l’extrême rigidité des règles de notre code du travail, auxquels s’ajoutent les facteurs de compétitivité hors coût, au premier rang desquels, au regard de mon expérience, je placerais l’incapacité, très française hélas, d’organiser méthodiquement des filières françaises à l’export dans différents domaines, à commencer par l’agriculture.

Conscient de cette difficulté, j’avais donc ouvert un dialogue avec les Présidents de régions, de façon à aider l’accompagnement à l’export depuis les sites de production en France, région par région, filière par filière en ouvrant dans chacune de nos régions des « guichets uniques » visant à apporter au plus près des entreprises toutes les informations et les moyens d’accompagnement à l’export nécessaires.  Même si, me dit-on, cet effort est temporairement stoppé par la modification qui est intervenue dans le nombre et la taille des régions, je constate avec satisfaction que tant dans le domaine du renforcement des filières qu’au plan régional, l’actuel gouvernement a essentiellement maintenu et même cherché à amplifier les réformes que j’avais entreprises.

Il reste que les données de fond de notre appareil économique restent à l’opposé de ce que nous devrions faire pour développer l’activité économique chez nous, et donc nos chances à l’export, et donc l’emploi.

Les travaux du Conseil d’Analyse Economique tout comme les évaluations de mes collègues Fromentin et Prat, confirment l’incapacité de notre appareil économique à trouver des débouchés nouveaux, tandis que les charges sociales et fiscales pesant sur les entreprises, la lourdeur des dispositifs administratifs et du code du travail, la faiblesse de l’apprentissage et du financement de l’économie, demeurent autant de freins à la création d’un tissu industriel compétitif à l’export.

Au final donc, le seul dispositif qui me paraisse devoir faire l’objet en matière de l’accompagnement financier à l’export d’une véritable réforme en profondeur concerne la Coface et, plus généralement, la problématique de l’accompagnement à l’export, qui méritent d’être dotés de moyens beaucoup plus importants et surtout d’une pérennité plus solide à l’avenir.

De plus, il faut bien ajouter au sujet de l’exportation en particulier de produits manufacturiers que l’absence de politique industrielle dans notre pays contribue grandement à la perte de parts de marché comparativement à nos voisins européens (l’industrie manufacturière équivaut en France à 10% du PIB tandis qu’en Allemagne, elle s’élève à 25% et à 18% en Italie). Le soutien récent du Gouvernement à la vente à des intérêts étrangers de nos fleurons industriels très exportateurs Alstom et Alcatel en est un symbole cuisant. Le retour d’un Etat stratège au sein de ce Gouvernement ne pourra que participer à la relance de nos exportations.

Enfin, et je conclurai là-dessus : j’avais, lorsque j’étais à votre poste, Monsieur le Ministre, ouvert un débat interministériel sur l’aide au développement financé par la France et la nécessité pour celle-ci de financer non seulement des entreprises chinoises, mais surtout des entreprises françaises.  Vous savez comme moi que nous disposons d’excellentes entreprises d’ingénierie, mais que bien souvent, nos entreprises ne bénéficient pas de marchés pourtant financés par la France et bien sûr par l’Union européenne, dont je rappelle que 20 % de l’aide au développement sont financés par le contribuable français (au contraire des entreprises allemandes et japonaises qui bénéficient quasi-systématiquement des aides au développement engagées par leur pays).

On va me dire, je le sais bien, que l’aide liée est un tabou, interdit de surcroît par les règles de l’OCDE mais combien de fois ai-je vu d’autres concurrents de la France ne point s’embrasser de telles limitations ?

Il est temps pour nous, si nous voulons conquérir les marchés, de trouver les moyens de relier notre aide et, plus généralement, de mettre ne place des dispositifs de financement suffisamment ambitieux pour conquérir des marchés à l’exportation, notamment sur de grands projets d’infrastructures. A ce titre, à l’image de ses homologues occidentaux, l’action de la BPI en dette comme en fonds propres n’en est que plus indispensable.


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