Maire d’Istanbul (1994), puis Premier ministre (2002), aujourd’hui Président (2014), voici plus de quinze ans que Recep Tayyip Erdoğan domine littéralement la vie politique turque.

Mais ni son immense fortune (disent ses adversaires), ni la vraie dévotion qu’il inspire au petit peuple ne lui suffisent plus.

Dans quelques jours à l’issue d’un referendum plébiscite qu’il ne peut plus perdre, ayant embastillé ses principaux opposants et totalement muselé la presse, Erdoğan  troquera les pouvoirs d’un Président chrysanthème façon IVème République – que lui donnent les institutions actuelles – contre les pouvoirs absolus, façon Poutine, qu’il a lui-même définis dans sa réforme constitutionnelle.

Une réforme qu’il avait tenté en vain jusqu’ici d’obtenir du Parlement, mais que le référendum va rendre enfin possible, au lendemain de l’étrange coup d’Etat raté contre sa personne du 15 juillet 2016.

De ce plébiscite, Erdoğan entend faire naître une nouvelle Turquie. Exit la Turquie kémaliste laïque, avide de modèle occidental et français. Vive le troisième grand Etat islamique du Moyen-Orient, à côté de la République islamique d’Iran et du Royaume saoudien. Une Turquie islamiste, nationaliste et néo-ottomane tout à la fois.

Pour Erdoğan, l’heure de la revanche a sonné. Il est loin le temps où le disciple de l’Islamo-nationaliste Necmettin Erbakan était condamné en 1998 à dix mois de prison, pour avoir cité les vers du poète nationaliste Ziya Gökalp : « Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats ». Loin le temps aussi où la Turquie était défaite et dépecée par les Franco-Britanniques, il y a tout juste cent ans (Accords Sykes-Picot). Aujourd’hui, la Turquie d’Erdoğan, ayant réconcilié l’Islam le plus traditionnaliste avec la modernité et ses exigences économiques, entend servir de modèle pour 1,2 milliard de musulmans, installant ainsi la puissance turque en première ligne contre la Perse chiite et le Royaume saoudien décadent ; contre la Syrie alaouite alliée de l’Iran ; contre Israël, accusée d’occuper Jérusalem, la « prunelle des Musulmans ». Contre, aussi, ses voisins européens désormais ouvertement méprisés, insultés, voire menacés ; contre enfin l’Amérique et la Russie. L’Amérique pour laquelle Erdoğan ouvre ou ferme alternativement la base stratégique de l’OTAN d’Incirlik ; la Russie dont Erdoğan abat un avion de guerre avant de se rapprocher du Kremlin, tout a sa propre partition dans le volcan syro-irakien.

Obsédé par le problème kurde, Erdoğan n’a pas hésité à livrer une véritable guerre au Sud-Est de la Turquie contre sa propre minorité kurde (20% de la population). Pas plus qu’il n’a pas hésité à faire entrer ses armées au Nord de la Syrie et de l’Irak, pour empêcher toute renaissance d’un Etat kurde – la promesse non tenue des occidentaux il y a cent ans.

Longtemps Erdoğan avait en partie voilé ses intentions islamistes autant que ses ambitions régionales au Moyen-Orient et en mer Noire, prétendant jouer la carte de l’intégration européenne,  ardemment souhaitée par les milieux d’affaires et la bourgeoisie stambouliote. Habilement, Erdoğan a su exploiter la négociation avec l’Europe entamée en 2004, afin de casser littéralement l’armée, dernier défenseur des valeurs kémalistes.

Le stratagème a parfaitement fonctionné. C’est sous les applaudissements du Parlement européen et de la Commission qu’Erdoğan est parvenu à mettre au pas l’armée avant de réprimer durement tous ses opposants : 130 000 juges militaires, policiers, journalistes enseignants ont été limogés. 40 000 en prison. Dans un silence assourdissant, les occidentaux ont laissé faire. Délibérément aveugles au fait que la Turquie était devenue une étrange zone de transit, laissant passer les djihadistes européens d’Est en Ouest et les vagues de migrants d’Ouest en Est. Aveugles aussi au jeu trouble mené par les services turcs en Syrie et en Irak, en soutien aux djihadistes et à Daech, dont pourtant les Turcs ont payé le prix sous la forme de nombreux attentats terroristes, à Istanbul et Ankara notamment.

Tétanisés par la crainte d’une nouvelle invasion de migrants, les Européens ont laissé Mme Merkel signer en mars 2016 un chèque de six milliards d’euros, en plus de la promesse de lever les visas pour les citoyens turcs…

Voici donc les Européens à nouveau confrontés à la question turque. Celle qui les avait longtemps terrorisés, du XIVème au XVIIème siècles quand les Ottomans conquéraient les deux rives de la Méditerranée, les Balkans, allant jusqu’à assiéger Vienne. Celle qui devint ensuite, avec l’affaiblissement de l’Empire ottoman et la pression de la Russie vers la Méditerranée,  la « question d’Orient » qui domina une bonne partie du XIXème siècle jusqu’à la Première guerre mondiale, de la guerre de Crimée à la bataille des Dardanelles.

Or, ces jours-ci, l’Europe impotente n’a pas plus de politique à l’égard de la Russie qu’elle n’en a vis-à-vis de la Turquie. Sauf à protester quand les provocations vont trop loin (Erdoğan n’hésitant pas à comparer les Pays-Bas et l’Allemagne aux Nazis, après avoir interdit sur leur sol des meetings pour la campagne référendaire turcs). Sauf à espérer sans le dire, qu’Erdoğan, au lendemain de son plébiscite, mettra fin lui-même à la mascarade diplomatique de la fameuse adhésion à l’UE, en fait un projet mort-né depuis 1963.

Toute la question est de savoir si tout à sa quête de gloire Erdoğan ne commettra pas chez lui (avec les Kurdes), ou en Orient, des erreurs fatales, et si la dérive islamo-nationaliste ne menacera pas son développement économique (la Turquie dépend encore à plus de 55% de son commerce avec l’UE). Dans l’intervalle, il est plus que temps qu’à Paris et à Berlin, l’on se préoccupe enfin de définir une politique à la fois courageuse, ferme mais ouverte à l’égard de ce grand pays, dont la vocation est d’être un pont entre l’Europe et l’Orient.

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