L’Europe entre le marteau américain et l’enclume russe

A faire pâlir De Gaulle et Séguin réunis : recevant Theresa May à Washington, Donald Trump célèbre « l’indépendance et l’autodétermination » du peuple britannique, libre grâce au Brexit. Affranchi de ce super Etat bruxellois que l’homme d’affaires américain, devenu Président, dénonce sans détour : dans sa vie de businessman en Europe dit-il, il n’a jamais eu de problème avec tel ou tel Etat européen. Mais avec Bruxelles, oui !

Voici donc, pour la première fois depuis 1945, l’Amérique décidée non pas à unifier l’Europe, à la soutenir et à la protéger, comme elle l’avait fait avec le Plan Marshall, puis en appuyant le Traité de Rome, mais au contraire à la casser, à faire du Brexit un exemple pour tous les Européens. Voici donc pour la première fois un Président américain en fonction proclamant publiquement son intention d’œuvrer à la fin de l’Union européenne, et si possible aussi à la fin de l’Otan – le système de sécurité collective transatlantique, qui depuis la Résolution Vandenberg (1948) et la Charte de l’Atlantique Nord (1949) sous-tend toute l’entreprise construction européenne.

Tant pis pour le corpus des valeurs « internationalistes » jadis défendues par une Amérique qui se voyait en leader du monde occidental démocratique, face aux régimes autoritaires et nationalistes qui font florès de Moscou à Pékin en passant par Istanbul, à l’ombre de la mondialisation capitaliste. La vraie révolution idéologique de l’ère Trump est là : l’Amérique ne se soucie plus guère d’idéologie, et moins encore de promouvoir la démocratie dans le monde. America First marque la fin de l’internationalisme en même temps que la retraite des néoconservateurs. Au grand dam des Européens, qui continuent de rêver d’un monde post-national, pacifié, sans avoir les moyens – sauf par le verbe – d’en assurer l’avènement.

Premier souverainiste. Donald Trump, premier souverainiste-protectionniste-isolationniste, veut donc en finir avec l’Europe communautaire, en dopant tous les courants souverainistes, voire populistes sur le Vieux Continent, avec un objectif simple : America first, et pour cela, en finir avec le concurrent commercial majeur qu’est, à ce jour encore, l’Europe, la première puissance économique mondiale.

Cela tombe bien. A l’Est, Vladimir Poutine nourrit très exactement les mêmes intentions  : rebâtir l’influence majeure de la Russie sur ses marches occidentales, reprendre le contrôle de la périphérie immédiate, de l’Ukraine à la Moldavie, au Caucase, et reprendre pied en Méditerranée. En finir avec les prétentions de l’Union européenne et ses sanctions. Neutraliser au passage Baltes et Polonais, tuer dans l’œuf toute entreprise d’alliance militaire européenne alternative à l’Otan. Pour cela, comme Trump, Poutine veut déconstruire l’Union et à cette fin renforcer partout les courants nationalistes et populistes.

Voici donc la Vieille Europe coincée entre le marteau américain et l’enclume russe. Une Union sans leader, sans perspectives claires, paralysée par l’impossible gestion du Brexit pour les deux prochaines années au moins, impuissante à se défendre commercialement contre la Chine et les Etats-Unis, de même qu’elle est impuissante à se défendre militairement contre la Russie et le terrorisme islamique, et qu’elle est incapable enfin de fabriquer de la croissance pour ses peuples et de tenir ses frontières face aux vagues migratoires qui commencent.

Reste-t-il encore parmi les dirigeants européens, de véritables hommes d’Etat, et non les somnambules qui conduisirent aux catastrophes de 1914 et 1939 ?

Somnabules. Reste-t-il encore parmi les dirigeants européens, de véritables hommes d’Etat, et non les somnambules qui conduisirent aux catastrophes de 1914 et 1939 ? Ces jours-ci, l’Union européenne prend tristement des allures d’Autriche-Hongrie finissante, proie rêvée des empires et des grandes puissances. Manque seulement l’étincelle : venue il y a cent ans des Balkans, elle se produira cette fois, à coup sûr, à partir du volcan moyen-oriental, qui nous exporte chaque jour les laves brûlantes du terrorisme, le fanatisme islamiste, comme les cohortes de migrants.

Pendant que Theresa May tente de rebâtir une illusoire relation spéciale avec une Amérique indifférente, Angela Merkel tente de survivre. François Hollande est sur le départ et la France se noie dans ses interminables primaires. On en oublierait presque le Parlement européen, qui à l’issue de quatre tours de scrutin et de tractations dignes de Byzance assiégée par Mehmet, vient d’élire dans la plus grande tradition des magouilles politiciennes, un obscur président italien. Ouf, nous voilà sauvés !

Pierre Lellouche, député LR de Paris, vient de publier Une Guerre Sans Fin aux Editions du Cerf.

Tribune à retrouver également sur lopinion.fr

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