Discours de Pierre Lellouche lors de son pot de départ à sa permanence parlementaire

5 mai 2017

 

 

Au moment de vous dire au revoir ce soir, à chacun et à chacune d’entre vous, en ce 5 mai 2017, à quarante-huit heures du deuxième tour de l’invraisemblable élection présidentielle que nous venons de vivre, deux sentiments dominent en moi : l’émotion tout d’abord, mais aussi la gravité.

L’émotion de vous voir bien-sûr.

Vous tous, à des titres divers : élus, militants ou sympathisants, collaborateurs parlementaires ou conseillers dans mes cabinets ministériels, ou encore simples citoyens, vous m’avez tous fidèlement accompagné toutes ces années, au fil de mon engagement en politique.

Sans vous, je n’aurais pas été élu et réélu à cinq reprises, ni rempli mes tâches à l’Assemblée, ni pu accéder au Gouvernement.

C’est donc à vous que j’ai voulu dédier ce moment. Ensemble, nous avons servi la France. Et pour cela, je veux vous remercier et vous dire que je ne vous oublierai jamais.

Quoi qu’en dise M. Macron, qui se voit en « Président Jupitérien » et qui le découvrira rapidement à ses dépens, la politique est tout sauf une aventure solitaire. Elle est une œuvre collective, faite de rassemblement et de la construction patiente d’une famille, comme nous avons pu le faire ici, dans la première circonscription de Paris.

Et puisque j’en suis à évoquer ma famille, comment ne pas vous dire la gratitude que je veux exprimer à mon épouse Françoise, qui est, à mes côtés, mon point fixe et ma force tout à la fois, et à qui j’ai dû infliger toutes ces années la tension permanente, les humeurs, les absences, la fatigue de mon engagement quotidien, sept jours sur sept. Françoise m’a toujours laissé libre de mes choix, comme elle était prête à m’accompagner dans un nouveau mandat. La décision de retrait, j’y reviendrai, est la mienne, et uniquement la mienne.

L’émotion tient aussi au temps qui passe et  à ces lieux mêmes qui furent ceux de mon enfance. J’ai eu 66 ans, il y a deux jours. Un âge qui signifie le temps de la retraite et qui invite surtout à méditer sur le temps écoulé. J’avais une dizaine d’années quand ma famille – expulsée dans la douleur de Tunisie parce que, « Français colonialistes », nous n’y avions plus notre place – a finalement trouvé refuge dans le 9ème arrondissement, après avoir été ballotée de squats en hébergements de fortune, pendant trois ou quatre ans. Mes parents, comme moi très tôt, travaillions et logions à la cave (!) du restaurant situé à cent mètres de cette permanence ; un restaurant aujourd’hui appelé « Caillebotte », au coin de la rue Milton et de la rue Hippolyte Lebas. Ma scolarité, je l’ai effectuée rue Milton, dans un collège d’enseignement professionnel. Le 9ème était alors en effet un quartier d’ouvriers, de petites gens, où on ne faisait pas d’études supérieures. Très loin des bobos d’aujourd’hui qui les ont remplacés. C’est à l’un de mes professeurs que je dois d’avoir pu passer le concours pour rentrer en classe de seconde au lycée Condorcet, toujours dans le 9ème.

En ce temps-là, l’école Républicaine et l’ascenseur social, au mérite, fonctionnaient encore. Le député de l’époque, mon prédécesseur direct (mais j’étais alors à mille lieues d’imaginer que je le remplacerai trente-cinq ans plus tard) était un ancien de la 2ème DB, un vieux gaulliste Gabriel Kaspereit. C’était le temps des trente glorieuses, de la France gaulliste en plein essor scientifique et industriel.

Malgré l’épisode soixante-huitard, vaste défoulement d’une jeunesse gâtée, qui ne connaissait ni le chômage, ni la drogue, ni les questionnements identitaires d’aujourd’hui, malgré le retrait du Général de Gaulle le 27 avril 1969, la République gaullienne sous Pompidou, semblait encore solidement ancrée sur ses bases.

Quand ayant préféré Harvard et le grand large à l’ENA et ses hauts fonctionnaires, je partis pour la première fois aux Etats-Unis en 1973 pour y achever mes études. Je n’avais qu’une fierté au cœur : la France, et qu’une idée en tête : revenir au plus vite au pays pour servir la France. L’inverse des 100 000 expatriés qui, le plus souvent les plus diplômés, partent aujourd’hui à l’étranger chaque année, à la recherche d’un emploi et d’une autre vie…

Ce bref regard en arrière n’a rien de nostalgique. Il permet simplement de mesurer la gravité du moment présent.

Cette gravité vient de loin. Les deux immenses défis auxquels la France est confrontée aujourd’hui – et auxquels malheureusement, cette campagne présidentielle n’aura apporté aucune réponse sérieuse – viennent en effet de loin.

Le premier, économique, tient à l’adaptation de la France aux défis de la mondialisation. La chute du mur de Berlin il y a presque trente ans déjà, la fin du monde bipolaire, l’éruption de la Chine et des grands concurrents émergents dans la compétition mondiale (Inde, Brésil, Turquie et tant d’autres), ont profondément modifié les équilibres mondiaux, comme ils ont forcé des transformations massives sur la plan économique et social partout dans le monde, et notamment parmi les anciens grands pays industrialisés. Des transformations accélérées par ailleurs par l’immense révolution industrielle des technologies de l’information. L’Europe idéologiquement fondée sur le libre-échange, celle des six, puis des dix, puis des vingt-huit n’a jamais su répondre à ces défis. Pas plus que les gouvernements successifs en France qui, par manque de courage et de vision, ont cherché à préserver coûte que coûte notre fameux modèle social, au prix de déficits structurels permanents depuis quarante ans (!), de la destruction de millions d’emplois industriels et de filières entières : sidérurgie, textile, mécanique, énergie plus récemment. Chômage de masse, déclassement, appauvrissement sont aujourd’hui les stigmates d’un pays inquiet, qui doute de lui-même, de l’Europe et de notre avenir.

Mais à ce défi s’en est ajouté un autre, plus redoutable encore. Né lui aussi dans les années 1970 avec l’avènement d’une immigration de peuplement et de masse, au moment où nous décidions le regroupement familial, sous Chirac et Giscard en 1976. Une immigration volontairement subie, car non mesurée et encore moins régulée, une immigration qui par ailleurs, parce qu’elle est majoritairement musulmane, est en train de profondément changer l’identité même de notre pays. Longtemps dire cela était impossible, tant la France de la bien-pensance et du déni, refusait de voir que l’implantation d’une considérable diaspora musulmane en France pouvait poser problème quant à la place de l’Islam, à la comptabilité de ses valeurs (notamment en matière d’égalité hommes-femmes) avec celles de la République laïque.

Aujourd’hui, la question identitaire est omniprésente. Il n’y a guère que les candidats à la présidentielle pour faire mine de ne pas s’en apercevoir. Des quartiers entiers, prétendument de « non-droit » sont en fait soumis à un autre droit. Des années, des décennies durant, que l’on débat du voile, des horaires de piscine, du sexe des médecins, des menus à l’école, des années que la Shoah ou l’histoire médiévale ne peuvent plus être enseignés. Sans parler, depuis l’été dernier, de l’avènement du costume de bain islamique sur nos plages, le mal nommé « burkini », auquel le Conseil d’Etat, dans son infinie sagesse, n’a rien trouvé à redire… Des années que le sentiment de dépossession s’aggrave pour nombre de nos concitoyens.

Tout cela au moment même où, comme je l’ai décrit dans mon dernier livre, Une guerre sans fin, cette communauté musulmane, forte à présent d’au moins six millions de personnes, ne cesse de se réislamiser, jusqu’à produire en son sein des centaines de jeunes nés en France, éduqués en France, et pourtant capables de tuer à bout portant d’autres Français, parce que juifs, journalistes, policiers ou soldats, ou simples spectateurs d’une salle de spectacle, ou de la promenade des Anglais un soir de 14 juillet. Cela quand ils ne vont pas combattre dans les rangs djihadistes en Syrie ou en Irak.

C’est parce qu’universitaire à l’époque, j’avais pris conscience de ces défis qui commençaient à apparaitre et auxquels j’avais consacré un livre intitulé Le Nouveau Monde paru en 1991, que je décidai de m’engager en politique. D’abord auprès de Jacques Chirac en 1989, puis en 1993, lorsque je sollicitai mon premier mandat de député, contre le Ministre de l’industrie de l’époque, un certain Dominique Strauss-Kahn.

Je ne vais pas revenir ici sur mes cinq mandats au Parlement : les frustrations créées lors des périodes stériles de cohabitation « interne » (Chirac-Balladur en 1993-1995), ou « externe » (Chirac-Jospin entre 1997 et 2002). Je ne reviendrai pas davantage sur ces années d’opposition, lors de la triste mandature de François Hollande. Que de temps perdu pour notre pays !

J’ai eu néanmoins la satisfaction du travail accompli comme Ministre de l’Europe et du Commerce Extérieur sous Nicolas Sarkozy, ou des missions passionnantes qui me furent confiées par deux Présidents pour l’implantation de réacteur ITER à Cadarache, ou comme Représentant Spécial en Afghanistan et au Pakistan.

Je ne reviendrai pas davantage sur le travail parlementaire fourni à l’Assemblée, sauf pour rappeler d’un mot les textes qui portent mon nom, sur l’aggravation des peines en cas de crimes ou délits racistes ou homophobes, et mes nombreux rapports parlementaires, le dernier portant sur l’extraterritorialité des normes américaines.

J’ai accompli ces missions avec une passion toujours intacte. Elle l’est encore au moment où je vous parle, comme mon désir toujours vivace de servir notre pays.

Pourquoi partir alors ?

Parce que cette dernière campagne présidentielle aura été celle, en vérité, de la décomposition finale d’appareils politiques finalement morts de leur incompétence et de leur inefficacité.

Si un jeune homme de 39 ans, inconnu du grand public il y a encore un an, va être élu dans quarante-huit heures à la responsabilité suprême de la République française, si les partis dits de « Gouvernement » de la droite et de la gauche ont été sèchement éliminés dès le premier tour le 23 avril dernier, si à eux deux, LR et PS ne représentent plus que 25% des électeurs (contre 45% pour Macron et Le Pen, 65% avec Mélenchon), si LR et PS sont aujourd’hui au bord de l’implosion, ce n’est pas parce que ces deux formations ont choisi ce modèle détestable que sont les primaires (car les primaires ne sont que la conséquence et non la cause de l’incapacité de choisir un leadership et une ligne politique) ; non, si la décomposition est là, c’est parce que ces deux partis ont tout simplement échoué. Echoué depuis trente ou quarante ans à relever les défis de la mondialisation, donc du chômage, en ajustant le modèle économique et social français, comme ils ont échoué à stopper, tâche plus difficile encore, l’immigration de peuplement.

Bref, la France est en train de changer de système économique, comme elle change peu à peu de peuple. Et son système politique n’a su ni anticiper, ni gérer ces mutations fondamentales. Ce système, et hélas notre pays aussi, en payent aujourd’hui le prix. Ajoutons à cela la triste pantalonnade de la candidature Fillon, élection  « imperdable » commencée sous le soleil de la probité (« qui imagine le général de Gaulle etc. ») et qui s’est achevée dans des histoires d’emplois familiaux, de costumes et de « Cabinet noir », sans oublier les explications alambiquées sur les « petits rhumes versus les gros rhumes », pour illustrer la réforme de la sécurité sociale, aujourd’hui abandonnée, si j’ai bien compris… Comme l’essentiel du programme thatchérien de Fillon.

Je ne vous le cacherai pas : j’ai vécu cette campagne comme une sorte de punition quotidienne : insulté par les uns pour avoir demandé le retrait de notre candidat quand il en était encore temps fin février ; insulté par d’autres « vous n’avez pas honte Monsieur de soutenir un voleur ?».

Après le désastre, tandis que certains se préparent déjà à se vendre au vainqueur sans vergogne ni remord, que d’autres essayent de sauver ce qui peut l’être encore de leur situation personnelle, j’ai choisi pour ma part une autre démarche. J’ai tenté de faire entendre en Bureau politique et devant mes collègues, que la position selon laquelle les Républicains devaient, au nom de raisons morales supérieures, impérativement soutenir l’ « Emmanuel Hollande », celui-là même que nous vilipendions la veille, était une stratégie à la fois incohérente et dangereuse. Incohérente car comment appeler à voter le 7 mai pour Macron et le 8 mai à voter contre lui dans la bataille des législatives ?

Dangereuse car comment ne pas voir qu’à force d’aligner comme des petits pois toutes les formations politiques de France contre le Front national, on aboutira très exactement à ce que souhaitent M. Macron – il le dit lui-même – mais également Mme Le Pen, à faire du Front national la seule et unique opposition de ce pays ?

Au vu du débat télévisé de mercredi, est-ce là le type de vie démocratique dont la France a besoin ? Quoi qu’en disent à l’unisson toute la presse, tous les bienpensants et même Barack Obama, après Mme Merkel, M. Juncker et M. Schäuble !

J’ai pour ma part préféré mon honneur plutôt que de courir après d’hypothétiques honneurs : la politique en bas résilles n’est pas mon genre de beauté.

Je n’ai pas voulu non plus retourner dans les travées de l’Assemblée nationale pour rejouer la IVème République.

Je laisserai donc à la génération suivante la tâche de rebâtir un vrai parti de droite et du centre, dont la démocratie française a besoin, un parti enfin capable de relever les défis considérables qui sont devant nous.

Je resterai pour ma part un citoyen engagé, toujours disponible pour servir mon pays, une fois achevée la décomposition en cours.

Je me mets donc en retrait, mais non en retraite de mon patriotisme, ni de mon pays. Avec au cœur la satisfaction de beaucoup de bon travail accompli, mais également la tristesse – pourquoi ne pas l’avouer ? – de porter aussi une part de responsabilité dans l’échec collectif qui a été le nôtre toutes ces années, depuis les départs du Général de Gaulle et de Georges Pompidou.

Je souhaite bonne chance au nouveau Président de la République. Bonne chance aussi à mon successeur et à la nouvelle génération.

Au revoir à tous et vive la France !